Comme on est les meilleures amies du monde, on peut se permettre d'énergiques prises de bec. En général, ça finit dans un éclat de rire, genre : j't'aime bien quand même ! Au temps du 41, ça se passait sur le seuil de la porte. La sienne ou la mienne. La sienne, c'est celle du restaurant Au Bon Goût Franc-Comtois. Je parle donc de Lulu. Mon amie Lulu. En établissant mon camp de l'autre côté, le danger était de perdre ces moments de franche amitié. Mais...je suis rassurée. Hier, j'ai eu la preuve que nous avons survécu au départ d'Endo et que nous savons encore faire résonner nos voix rue Vasselot.
Sujet du jour : Lulu me rapporte une remarque d'un de ses clients. La remarque souligne la différence entre les professionnels du commerce -eux - et les néophytes du commerce - nous -. Chacun son objectif : les premiers, faire de l'argent, les deuxièmes, se faire plaisir. Les premiers devraient réussir (dans la vie), les autres non. Lulu me dirait que ce n'est pas tout à fait ça, mais je schématise.
La question touche à la légitimité de notre "autre" commerce. Voire à sa crédibilité. Nous avons souvent à justifier de notre démarche, parce qu'elle n'est pas conventionnelle, pas stéréotypée. La part de rêve que nous mettons dans nos projets fait sourire... On ne nous prend pas au sérieux parce qu'on dessine sur nos vitrines, parce qu'on discute avec nos clients, parce qu'on met des fleurs sur la caisse, parce qu'on organise des goûters, parce qu'on crée des lieux, des liens...etc.
Etablir une nuance entre "faire de l'argent "et "gagner sa vie" est important. Comme entre "faire du profit" et "rentabiliser". Pourquoi créer son emploi si ce n'est pour gagner sa vie ? Avant toute chose. Après ou simultanément, dans le kit, on met le reste : la part de rêve, les visages de la réalité, les différences, les rencontres, l'émerveillement. Il faudra bien faire avec, nous serons de plus en plus nombreux à vouloir travailler ainsi. Travailler pour "faire de l'argent " a en effet ses limites : celle de la liberté des autres. Il peut y avoir arbitrage. Implosion.
Dans notre démarche, il y a une place pour la part de rêve. C'est notre supplément d'âme. C'est notre charme fou... Dans la réalité, nous avons inclu cette part de rêve. La part de rêve : valeur intrinsèque de notre réalité. Paradoxalement, je ne suis jamais sentie autant dans la réalité que depuis que j'ai créé cette entreprise. Elle a pris différents visages, qui n'étaient, parfois, pas très aimables. De la réalité, nous expérimentons beaucoup de choses. Et nous la ressentons évidemment avec plus de violence que celui qui est là pour "faire de l'argent" et qui n'a d'état d'âme qu'au regard de son tiroir-caisse.
Hier, j'ai vu rouge. J'aimerais gagner ma vie - je ne la gagne pas depuis deux ans et demi - mais j'aimerais la gagner en l'inventant et lui donnant une implication collective et humaniste. C'est le sens de mon travail. De notre travail.
Et Lulu de me dire : "Mais toi et moi, on dit la même chose depuis le début ! " Ah bon*...
* Nota bene du 26 avril : Ah bon... sur le ton "Ah bon ? Mais oui, t'as raison ma Lulu, on dit la même chose...Et on en fait du bruit pour dire la même chose ! Faut croire qu'on aime ça, faire du bruit ensemble... ". Mille excuses plates et sincères pour ce "ah bon" qui prêtait à confusion. Pour moi, il n'y avait aucune ambiguïté, notre autre commerce, c'est aussi celui de Lulu. C'est bête, les mots, quand ça s'en mêle.
Qui a dit... ?